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5 techniques pour écrire une bonne fin: V La surprise extérieure

Nous arrivons au terme de cette présentation des 5 techniques pour écrire une bonne fin, le prochain billet sera une sorte de récapitulatif général. Cette dernière possibilité qui s’offre à vous pour conclure vos intrigues se nomme la surprise extérieure.

Pour cette fois, je vais commencer par un exemple plutôt que par des explications. Il s’agit d’une nouvelle qui peut se lire en moins de 4 minutes :

Le piège diabolique

 

Jamais une seconde n’avait autant ressemblé à une minute. Le temps semblait dilaté, déformé comme une pâte à modeler que l’on étirerait mollement. Mike ressentit ce vertige propre au franchissement d’un point de non retour. Il fut frappé de cette stupeur qui nous gifle lorsque l’on voit nos clés de voiture passer à travers la grille des égouts, lorsque l’on brise ce qui ne pourra pas être réparé ou lorsque, comme lui, on comprend que l’on est pris au piège. Une subite et intense activité cérébrale lui donna cette impression de ralenti. Il n’avait rien vu venir. Quelques instants d’inattention, et tout avait basculé. Il pensa à Mathilde. Elle l’attendait, mais il était désormais prisonnier, retenu contre sa volonté. Il ne pourrait pas la rejoindre, à moins d’un miracle.

  Lorsque Mike s’était inscrit sur le site de rencontres, il ne se faisait aucune illusion : « Ces trucs là, ça marche pas ! » Pourtant, il s’était tout de même inscrit ; soixante-neuf euros pour trois mois, puis soixante-neuf euros pour trois mois supplémentaires, puis encore soixante neuf euros… Il consacra à ses investigations amoureuses plus de temps qu’il n’en aurait fallu pour apprendre le piano ou écrire un roman. Finalement, au milieu des folles recherchant désespérément « l’homme de leur vie » ou « le prince charmant » — et Dieu sait combien il en avait rencontrées ! —, il avait trouvé Mathilde. Après quelques nuits passées à mesurer, par écrans interposés, l’étendue de leurs affinités ainsi que leur équilibre mental respectif, ils avaient fini par décider de se rencontrer dans la vraie vie. Au terme d’une soirée magique, bien que chastement terminée, Mike se sentit comme un croisé devant le Saint Graal. Sa quête était terminée ; il avait enfin trouvé celle qu’il cherchait depuis si longtemps.

  Ce soir était celui de leur deuxième rendez-vous. Mike espérait faire avancer leur relation. Il l’avait donc invitée à le retrouver dans un restaurant qu’il aimait. Il était anxieux mais confiant, jusqu’à ce que le piège diabolique ne se referme sur lui. Était-il l’œuvre d’un destin cruel ou d’un être machiavélique ?

  Parfois, on ne peut tout simplement pas se sortir du pétrin seul. Il avait besoin d’aide, mais à qui pouvait-il la demander ? Mathilde ? Il la connaissait à peine. Le fil qui les liait, bien que déjà précieux, était encore trop fragile. Dans de telles circonstances, demander son secours signifierait renoncer à elle. Comment, en effet, justifier tout ça ? Il était trop amoureux pour prendre ce risque. Les murs qui l’entouraient revêtirent peu à peu les couleurs crasseuses d’une oppressante cellule. Il tendit l’oreille et crut entendre quelqu’un approcher. La paranoïa l’envahissait comme une nuée d’abeilles découvrant une tarte aux pommes. Toute tentative de fuite semblait vouée à l’échec.

  « Elle doit déjà siroter son mojito, s’étonnant de chaque minute qui passe. Elle va forcément finir par se douter de quelque chose. »

  Il avait l’impression d’être assis dans des sables mouvants prêts à l’avaler. Son portable se mit à vibrer. Un texto : « Mai ke fai tu? lol! » Le message était signé de ce prénom qu’il chérissait. La contemplation de son téléphone lui donna tout à coup une idée. Peut-être avait-il finalement une chance de s’en sortir. Il avait appelé Momo dans l’après-midi. Il retrouva son numéro dans le journal d’appels. Pourquoi n’y avait-il pas pensé avant ? Celui qu’on surnommait le Boss pourrait l’aider à faire disparaître les traces !

  Mathilde agitait la paille dans son verre, d’un air absent. Une délicieuse odeur de ragoût planait dans le restaurant. Elle pensait à lui. Il lui plaisait bien, mais son absence l’étonnait de plus en plus. Son portable posé sur la table restait désespérément muet. Autour d’elle, deux serveurs s’affairaient à contenter des clients exigeants, donnant à la salle une ambiance frénétique. Le chef apparaissait de temps en temps derrière le passe plat de la cuisine. Le patron restait au comptoir, tenant la caisse, discutant avec les clients du bar. Mathilde le toisa d’un œil amusé, observant son épaisse moustache s’agiter tandis qu’il répondait au téléphone. Sa conversation fut brève. Il raccrocha en jetant vers elle un regard suspicieux.

  « Hey ! Jérôme ! » cria-t-il soudain.

  L’un des serveurs à l’autre bout de la salle se retourna.

  « Ouais Boss ?

  — Y’a le monsieur aux toilettes, il a plus de papier. »

Aurélien Poilleaux

La surprise extérieure

Ce rebondissement repose sur la découverte d’une composante de l’environnement du personnage ou sur un effet de narration. Cet élément volontairement caché, souvent au prix d’une écriture à double sens, change la situation du héros. On pourrait presque nommer cette fin « dévoilement passif », en référence au dévoilement que nous avons vu dans un billet précédent.

La surprise extérieure peut reposer sur :

  • un élément temporel, par exemple un personnage raconte un fait qui semble anodin et qui se révèle être un événement historique majeur. Ou alors un rapport temporel entre deux actions différent de celui imaginé tout au long de l’histoire…
  •  Un élément spatial : Un lieu ne semble pas être ce qu’il est. Une action qui ne se déroule pas à l’endroit imaginé par le lecteur (exemple : le piège diabolique).
  • La valeur, la place ou la fonction d’un objet : Un objet anodin, donné en pâture à un enfant se révèle une œuvre d’art extrêmement précieuse. Un objet caché, se révèle avoir toujours été sous le nez de celui qui le cherchait…
  • une situation aux apparences trompeuses : Un homme frappe un garçon étendu à terre avec acharnement. En fait, il ne le tabasse pas, il essaye d’éteindre le feu qui a pris sur sa veste…

Conseils 

Déterminez l’élément en jeu et présentez-le en deux temps : Annonce et résultat :

Cette fin repose sur la mécanique du rire, à savoir un décalage entre l’attente et le résultat. La construction de l’effet repose sur votre capacité à induire votre lecteur en erreur (sans lui mentir). Une fois que vous avez trouvé l’élément sur lequel va reposer la surprise, il faut, tout au long de l’histoire, présenter cet élément de manière à duper votre lecteur. C’est un détail qui est parfois négligé, mais si le lecteur n’a pas commencé par se faire une fausse idée, il ne sera pas surpris. Il faut tendre le ressort avant de le faire sauter.

 Attention à la facilité :

La surprise extérieures est une fin qui est souvent mal exploitée dans la nouvelle et qui donne souvent lieu à des « clichés littéraires »: toutes les fins du genre « en fait, c’était un rêve », « c’était dans un jeu vidéo », « c’était une représentation théâtrale » ou « un tournage de film » sont des surprises extérieures. Ces fins là posent deux problèmes, le premier est qu’elles ont toutes été déjà utilisées des centaines de fois, et le deuxième est qu’elles sont souvent perçues comme des échappatoires pour un auteur en manque d’inspiration, comme des deus ex machina, des solutions de facilité. Si vous  employez un tel dénouement,  il faut que cela vous amène à quelque chose de réellement surprenant et original. À titre d’exemple, vous pouvez lire « une scène de jalousie », de Stéphane Chamak, publiée dans le recueil « En attendant la foudre ».

Attention au changement de genre :

La surprise extérieure peut reposer sur un effet de narration, mais elle ne fonctionne pas si elle repose sur un changement de genre dramatique. Si votre nouvelle est par exemple policière, elle ne peut pas devenir fantastique : « en fait, c’étaient des extra-terrestres… ». Ce sera très mal perçu par le lecteur qui aura l’impression que vous vous moquez de lui !

Utilisez le registre tragique :

C’est ce que j’ai fait dans ma nouvelle « Mauvais timing » (toujours dans le recueil « En attendant la foudre »). La surprise extérieure est assez employée pour des nouvelles-gags, elle peut souvent être drôle. Mais elle est beaucoup moins utilisée dans le registre tragique. Et si vous parvenez à transformer une situation anodine en véritable drame, vous pouvez réaliser un très bon effet.

Ajoutez d’autres fins

Vous l’avez compris, cette fin, à moins de trouver un ressort vraiment original, est souvent insuffisante, mais elle peut servir de faire-valoir à une deuxième fin (les effets s’additionneront alors). Ce rebondissement est par exemple très proche du dévoilement et s’associe très bien avec. La surprise extérieure utilisée pour masquer une situation peut en effet servir à cacher un élément sur lequel le personnage est actif (son rôle ou son plan).

Conclusion

Cette chute consiste à attirer le lecteur vers une mauvaise piste. Cette fin repose sur un effet qui peut être réellement spectaculaire et très inattendu. Elle est utilisée le plus généralement dans des nouvelles courtes et très souvent comiques. C’est le ressort de nombreuses blagues. Une nouvelle écrite ainsi se rapproche plus du divertissement que de la grande littérature, mais bien réussie, elle peut être véritablement savoureuse.

J’espère que cela vous aidera à écrire de belles histoires. Je vous donne rendez-vous dans le prochain billet pour une petite conclusion et quelques ultimes réflexions sur les fins.

 

L’anthologiste

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