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Quand je serai grand, je serai facteur

Assistez à une vente aux enchères effroyable, et découvrez ce que sera peut-être notre vie dans quelques années.

Cette nouvelle de Rémi Hesse est un extrait de l’anthologie « Histoires à lire dans le métro ».

Durée : 4 minutes

 

© APX

 

L’été 2017 s’annonçait sous les meilleurs auspices. Pour un mois de juin, la température était élevée. Dans le ciel d’un bleu profond moutonnaient quelques petits nuages blancs, mollement poussés par un vent câlin.

  Tandis que dans les tilleuls, quelques oiseaux rivalisaient de trilles, des hommes et des femmes, graves pour la plupart, discutaient par petits groupes sur le large trottoir devant la salle. Un peu à l’écart, Patrick Finaud, directeur régional de La Poste, la cinquantaine, les sourcils broussailleux, l’allure d’un rentier soupçonneux, s’entretenait avec le commissaire-priseur. Maître Emmanuel Marron, quarante-deux ans, rond, l’allure joviale, pratiquement chauve, feignait d’écouter son interlocuteur en se frottant les mains tel un vieil antiquaire qui sent que l’affaire va être juteuse. Ses petits yeux noirs, très mobiles, parcouraient la foule, la jaugeaient, la soupesaient. Il achevait de fumer un cigare qui empuantissait l’atmosphère. La conversation de M. Finaud portait sur la politique ; il se disait ravi du résultat des élections présidentielles qui avaient porté le fils du président sortant aux affaires, satisfait de celui des législatives apportant au nouvel élu une majorité absolue de droite à l’Assemblée.

   « Le père a fait du bon travail, le fils suivra ses traces », conclut-il.

  Maître Marron se contenta de hocher la tête. Il consulta sa montre, jeta son mégot de cigare et entraîna son interlocuteur vers l’intérieur de la salle. En quelques minutes, le trottoir perdit ses badauds ; tous entrèrent et prirent place. Dans la salle presque comble, les conversations allaient bon train. Un brouhaha confus emplissait la pièce qui sentait la poussière et le renfermé.

 

  Le commissaire-priseur prit place derrière un large pupitre juché sur une estrade. Le silence se fit progressivement. Maître Marron balaya la salle d’un lent regard circulaire, s’attardant sur les derniers bavards tout en tapotant la paume de sa main gauche avec son marteau d’ivoire. Légèrement à l’écart, M. Finaud rectifia le nœud de sa cravate bordeaux, puis sortit un carnet et un crayon. Il était prêt. Le commissaire-priseur l’interrogea d’un mouvement de sourcil auquel le directeur de La Poste répondit par un imperceptible hochement de tête. Maître Marron frappa le bureau d’un coup sec et prit la parole :

   « Bonjour, mesdames et messieurs. Nous allons procéder à l’attribution de trois postes de « facteur remplaçant » pour les mois de juillet et d’août. Cette attribution se fera aux enchères publiques, comme c’est maintenant l’habitude. Je vous précise que les heureux élus devront s’acquitter, dès l’adjudication, d’une commission fixe de cinquante euros, en espèces ou par carte bancaire ; je vous rappelle que nous n’acceptons pas les chèques. De plus, par la suite, une retenue de cinq pour cent du salaire brut sera effectuée par La Poste au profit de notre étude. Est-il besoin de vous rappeler que tous les montants annoncés correspondent à des salaires bruts ? »

  Il avait haussé le ton en prononçant ces deux derniers mots. Il ménagea un long silence en balayant de son regard de fouine les cent cinquante à deux cents personnes assises devant lui sur des chaises incommodes. Quelques mouvements d’agacement se manifestèrent dans la foule, mais aucune protestation ne s’éleva. Il frappa à nouveau le bureau et reprit la parole :

   « Bon, mesdames et messieurs, pour l’attribution d’un premier poste de facteur, commençons à… dix euros de l’heure… »

  De nombreux bras se levèrent. Maître Marron semblait satisfait, il adressa un bref regard à M. Finaud, lequel arborait un sourire gourmand.

   « Neuf euros cinquante…

  — Neuf euros …

  — Huit euros cinquante…. »

  Il restait cinq ou six postulants. Un cri fusa dans la foule :

   « Huit euros trente ! »

  Un homme s’était dressé. Le bras en l’air, il regardait Maître Marron, attendant son verdict avec inquiétude.

  — Ah non ! Non ! Un peu de sérieux, monsieur. Nous ne sommes pas aux Puces !

  Un autre candidat se manifesta timidement…

   «  Un peu plus vite, messieurs ! J’ai huit euros à ma gauche, huit euros… Je vais adjuger… »

  Il leva lentement son marteau à la hauteur de son oreille…

   « Sept euros cinquante !

  — Sept euros cinquante. Sept euros cinquante, sept cinquante, plus personne ? Adjugé ! Adjugé sept euros cinquante à monsieur avec la casquette jaune face à moi… Donnez-moi une pièce d’identité, vous la récupérerez en fin de séance auprès de mon secrétariat, avec l’ensemble du dossier. »

 

  Le deuxième poste fut attribué pour huit euros de l’heure à un homme d’une quarantaine d’années qui était venu en compagnie de son fils, un garnement de dix ans qui ne tenait pas en place.

   «  T’as gagné, Papa ! »

  Pour le dernier poste, la lutte fut plus acharnée : une jeune étudiante blonde, un peu boulotte, obtint l’emploi pour seulement six euros.

  Quelques voix s’élevèrent dans la salle, quelques insultes fusèrent. Les vigiles sortirent manu militari deux hommes qui renversaient les chaises à coups de pied. La grande majorité des gens, résignée, sortait sans bruit, à pas lents, écrasée par ses soucis. Une belle femme aux cheveux blancs pleurait en silence. Sans un mot, son mari la prit doucement par l’épaule et l’entraîna dehors. Dans la salle, les haut-parleurs diffusaient la voix suave d’une hôtesse qui débitait le programme de la semaine d’un ton enjoué :

   « Jeudi, à quatorze heures, une vente « véhicules réformés » de La Poste et de France Télécom, de belles affaires ! Puis vendredi, attribution de huit postes de releveurs pour Roman-Elec, un sous-traitant d’EDF. Venez nombreux ! »

 

  Sur le trottoir, des militants syndicaux prenaient la parole devant un auditoire restreint, appelaient à lutter, à réagir, à manifester… À quoi bon ?

  À quoi bon ? Depuis l’abolition du code du travail, les emplois sont donnés aux moins-disants. Il n’y a rien à redire, ceci est bien légal, les députés ont accepté les nouvelles dispositions. Le vote populaire les a reconduits…

  Un jour, quand la conjoncture s’améliorera, la tendance s’inversera : la loi du marché, la loi de l’offre et de la demande feront que les emplois seront mieux rémunérés, plus nombreux. Un jour, oui, un jour…

Rémi Hesse

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7 commentaires

  1. stephane chamak a dit :

    Bien écrit, d’une ironie mordante (à l’instar du titre) et même un peu effrayante. L’humour – noir – est bien présent (« Nous ne sommes pas aux Puces ! »)

    Claire, précise et efficace dans son intention, un bon texte même si pour ma part, la nouvelle aurait pu (du ?) s’arrêter à « Venez nombreux ! », le reste ne s’imposait pas, je trouve.

    Merci

    S.

  2. l'anthologiste a dit :

    Attention : la fin de la nouvelle est dévoilée dans ce commentaire!!!.

    @Stéphane: Merci Stéphane pour ce commentaire. J’ai également été sensible à cet humour noir. J’ai surtout apprécié sur ce texte l’originalité du concept et le naturel avec lequel est présentée une situation aussi terrible.

    Votre point de vue est intéressant : Faut-il supprimer le dernier paragraphe?

    D’après moi, non parce que le dernier paragraphe contient la clé de la situation: « L’abolition du code du travail ».

    Et vous, chers lecteurs, qu’en pensez-vous?

  3. stephane chamak a dit :

    Je comprends, mais néanmoins, comme il s’agit de texte futuriste (on le sait assez rapidement – dès la mise aux enchères – ), on devine bien que forcément, des lois ont été votées et que les règles ne sont plus ce qu’elles étaient car cette situation n’existe pas encore (dieu, merci).

    Disons que je pensais surtout aux trois dernières lignes qui sans être finalement si inutiles car elles laissent le texte sur une note d’espoir et à la réflexion, c’est peut-être ça finalement que je regrette, ce côté « positif » ce qui atténue un peu le cynisme de l’ensemble.

    S.

  4. Birdman a dit :

    D’accord avec Stéphane, la nouvelle peut s’arrêter à « venez nombreux ! »

    Pour Aurélien : je ne trouve pas la dernière phrase optimiste, je l’ai prise dans le sens : c’est ce que l’on nous dit en permanence, mais ça n’arrive jamais…

  5. Rémi Hesse a dit :

    Merci de vos commentaires, je rougis.
    rh

  6. Bay a dit :

    L’auteur, dont il est aisé de deviner qu’il n’est pas près de prendre sa carte à l’UMP, et qu’il doit, à l’heure qu’il est, être à peine remis des agapes de dimanche soir, a produit un texte que je classerais, en raison de son manque de réalisme plutôt dans la catégorie « conte militant » que nouvelle de fiction prospective (pour ne pas dire science fiction). A cette condition on peut lui pardonner son invraisemblance. Car enfin, une telle situation, surtout dans un avenir si proche, n’a aucune chance d’apparaître, même dans les pires cauchemars des militants les plus acharnés de la cause antilibérale. Ou alors, il faudrait situer l’action dans un avenir bien plus lointain. Finalement, je reviens sur ce que je dis plus haut : l’auteur a dû passer sa soirée de dimanche dernier plutôt au temesta qu’au champagne ; car l’événement qui l’a marquée a torpillé du même coup la solidité de son récit. Au fait, l’année 2017 ne semble pas avoir été choisie au hasard…

    Ceci dit, et ce n’est pas une réserve, plutôt une observation, voici une nouvelle courte, enlevée, pas du tout ennuyeuse, écrite au service d’un propos résolument engagé, et qui décrit avec talent un monde dans lequel nul ne souhaiterait vivre. Je souhaite que cette critique soit interprétée comme globalement positive.

  7. rémi hesse a dit :

    Merci, je trouve en effet la critique positive.

    Pour la carte de l’UMP, bien vu ! … même si elle est soldée.
    Bien sûr qu’il a eu un élan militant au moment ou j’ai écrit cette nouvelle, à cette période d’aucuns réclamaient ni plus ni moins que la suppression du code du travail.
    Bien sûr qu’une telle situation est invraisemblable, et heureusement.
    Bien sûr que l’année 2017 n’est pas le fruit du hasard.
    En revanche le témesta, je n’y ai jamais goûté, j’arrive à garder de la distance entre la vie et la fiction.

    Encore merci d’avoir pris le temps de lire et de réagir
    rémi

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