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La chambre mauve

Constance voulait simplement emmener son bébé au salon et lui donner son biberon, mais une douleur fulgurante la paralyse au milieu des escaliers. Et l’enfant pèse de plus en plus lourd… 

Cette nouvelle est le premier extrait de l’anthologie « Histoires à lire avant un rendez-vous ».

Durée : 7 minutes

 

© Anne-Sophie Poilleaux

 

La lumière passait à travers les rideaux mauves. Elle répandait de jolies nuances lilas sur les murs et les objets. La petite chambre s’en trouvait habillée d’une douceur rassurante, propice au sommeil enfantin. La porte blanche émit un couinement tout juste perceptible, annonçant dans son petit langage de porte la venue d’un visiteur. Au fond d’elle, Constance savait que ce bruit ne réveillerait pas l’enfant. Mais le temps d’atteindre le lit, elle fut traversée d’un doute.

  Un tour de lit plongeait le nouveau-né au cœur d’une prairie vallonnée, peuplée de moutons bienveillants. Un voile blanc formait un ciel de tissu sur ce monde placide. Constance aperçut la petite au travers, pelotonnée dans un songe paisible. Elle aurait aimé la rejoindre dans ce pâturage et se promener avec elle dans ses rêves immatures. Elle demeura quelques instants immobile, attendrie par la fragilité et la simplicité de cet instant. Elle approcha sa main, mais arrêta son geste avant d’atteindre l’enfant. Ne voulant pas l’arracher elle-même à ses ballades chimériques, Constance gagna la fenêtre et tira les rideaux, espérant que la lumière accomplisse la besogne à laquelle elle se refusait.

 

  Elle se perdit un long moment dans la contemplation du paysage automnal. Derrière la vitre, le jardin s’abîmait dans une langueur désespérée, abandonné à une nature mourante. Au-delà, la rue paraissait elle aussi prise de torpeur. Pas une voiture, pas un bruit, pas même un chat ou un oiseau. L’apparent engourdissement de ce panorama tristement gris lui donna l’impression qu’en ouvrant les rideaux, elle avait propagé la pénombre de la chambre sur le monde extérieur.

  Chassant les idées mélancoliques qui venaient bourdonner dans sa tête, Constance s’en revint finalement vers le lit. Elle posa la main sur le voilage de tulle et l’écarta délicatement, déchirant ainsi la membrane du petit cocon. L’enfant n’esquissa aucun mouvement.

  Elle se pencha doucement au-dessus du lit, glissa une main sous la nuque de la fillette, l’autre sous ses fesses, et la souleva en répétant doucement son prénom. Ce geste réveilla une ancienne douleur lombaire. La femme se redressa dans une grimace. L’enfant ouvrit les yeux.

  Constance le serra contre elle avec une vive émotion. Rien n’aurait su être plus beau que ce nouveau-né blotti contre sa poitrine. Elle quitta la petite chambre mauve. En se refermant, la porte grinça.

  Constance traversa paisiblement le couloir. Plusieurs photos ornaient le mur : un couple hilare, le long d’un chemin de montagne. Un jeune homme fier, le menton relevé, apparemment décidé à prendre le monde entier de haut. Une demoiselle inconsciente de sa beauté, quittant l’adolescence avec grâce et timidité. D’autres encore… Constance laissa son regard glisser le long du mur sans leur prêter la moindre attention.

  Du haut de l’escalier, elle aperçut, un étage plus bas, le fauteuil dans lequel elle allait s’installer pour donner son biberon à l’enfant. Elle descendit les premières marches. Les grands yeux de la petite l’hypnotisaient. Elle tenait son petit crâne dans le creux de sa main. Elle le caressa doucement.

 

  Une violente douleur l’arracha à son bonheur. Une brûlure intense à hauteur du rein, du côté gauche. Constance s’alarma immédiatement. Elle savait par expérience qu’il s’agissait du premier tonnerre annonçant l’orage. Le Docteur Bertelot avait diagnostiqué une « lithiase rénale ». Un calcul. Un simple petit caillou qui bouche l’uretère et bloque l’urine dans le rein. Elle le savait, d’ici quelques secondes, elle serait foudroyée. Elle s’affola dans les marches mais tandis qu’elle n’avait fait que deux pas, un deuxième coup de canon fut tiré dans son dos. Constance se trouva paralysée. Elle se retint de tout mouvement et se concentra sur une respiration lente et ordonnée. L’inflammation se diffusa en elle, comme une implacable machine broyant son bas-ventre.

  « ça va passer », se dit-elle tout en se focalisant sur ses inspirations.

  Elle fut incapable de bouger, prisonnière de cet escalier et de ce corps. Une désagréable bouffée de chaleur la gifla. L’enfant lui parut un peu plus lourd. Elle le serra contre son cœur affolé, mais cette étreinte ne lui apporta aucun réconfort. Elle sentit la moiteur gagner ses vêtements. Le fauteuil n’était qu’à quelques mètres. Quelques mètres infranchissables.

  Le décor autour d’elle se mit à onduler, puis à noircir comme une photo au-dessus d’une flamme. Protéger la petite, sa tête et son dos. La panique se mêla au vertige et la gagna comme une colonie de fourmis investissant le corps d’un animal mort. Elle se sentit partir en avant. Ou était-ce en arrière ? Elle ferma les yeux, ses jambes fléchirent.

  Une main inconsciente lâcha la tête de l’enfant et se saisit de la rampe de l’escalier. Les doigts devinrent blancs tant la prise fut vigoureuse. La petite se décolla d’elle. Le pied de Constance se posa sur la marche du dessous, sans flancher. Elle ouvrit les yeux. Le bébé partait en arrière, la tête dans le vide. La main de la femme se déroba de la rampe pour venir au secours de l’enfant, au péril de son propre équilibre. L’instant d’après, la petite se trouvait à nouveau contre elle.

  L’enfant pesait sur son avant-bras. La lassitude commençait à gagner ses muscles. Constance n’avait aucune chance d’atteindre le fauteuil. Elle finirait par lâcher le nourrisson, comme on finit par lâcher une corde de chanvre au-dessus d’un précipice. Il lui fallait rebrousser chemin et regagner la petite chambre mauve.

  N’écoutant plus ce corps qu’elle maudissait, elle remonta une marche. Un poignard invisible transperça son rein. Une autre marche. La bête fauve resserra sur elle ses mâchoires d’acier. Le bébé glissait, comme s’il cherchait à s’échapper. Constance le pressa contre elle. Encore une marche, puis une autre. Ses forces l’abandonnaient. Elle chancela, mais l’enfant comptait sur elle. Son indéfectible volonté et son instinct maternel lui donnèrent le courage d’endurer son supplice. Elle se sacrifia et franchit la dernière marche, portant la petite de chacun de ses muscles bandés comme autant d’amarres prêtes à rompre. Arrivée en haut de l’escalier, elle s’adossa au mur. L’infernale brûlure commença à réduire. Constance traversa lentement le couloir en claudiquant, hors d’haleine. Dans la chambre, une chaise l’attendait, un trône.

 

  Elle posa le bébé sur sa cuisse et l’enveloppa de ses bras aimants. Il n’avait manifestement pas conscience du drame qui venait de se jouer. Constance reprit ses esprits et ses chairs recouvrèrent un semblant de calme. Elle posa sa main sur le petit ventre du nourrisson et se rendit alors compte qu’il ne respirait pas. En un instant, le sang vint cogner dans ses tempes et toute vie sembla quitter le reste de son corps. Elle toucha les petites mains : elles étaient froides. Les petits pieds étaient glacés. Constance se sentit défaillir. Sa poitrine se bloqua. Elle étouffa. L’air ne lui parvenait plus, il n’y avait plus d’air. Constance ouvrit la bouche, mais plus rien en elle ne semblait lui obéir. Elle suffoqua, blanchit, paniqua. Sur une étagère, une dizaine de poupées de porcelaine observaient la scène. Vêtues de robes de velours ou de satin, elles étaient enfermées dans des boîtes en plastique transparent et semblaient compter le temps restant avant que la poussière ne leur ôte définitivement toute visibilité. La stupeur et l’angoisse asphyxiaient Constance. Un spasme la souleva. Un minuscule filet d’air parvint enfin à ses poumons contractés, puis un flux grossissant. Au bord de la suffocation, elle put enfin inspirer. Quelques minutes plus tard, Constance reposa l’enfant inanimé dans son lit.

  « Ce n’est pas si grave, finit-elle par se dire. Non, ce n’est pas grave. »

  Dans un coin de la pièce, un landau fatigué attendait que la rouille et l’humidité finissent de le ronger. Constance resta penchée sur la petite. Depuis quelques instants déjà, la lucidité lui était revenue. Elle s’était souvenue que si l’enfant ne respirait plus, c’est parce qu’il n’avait jamais respiré ! C’était un poupon. Ses membres étaient de plastique, ainsi que sa tête. Son corps en tissu était garni de coton.

 

  Constance quitta la chambre mauve. La porte se referma dans un grincement sinistre. Dans le couloir, la femme s’arrêta devant une photo accrochée au mur. Aimé était mort, assassiné après le Débarquement. En pleine retraite nazie, il avait été fusillé pour avoir croisé des Allemands au hasard d’une promenade.

  Constance portait toujours la bague qu’il lui avait offerte. Avec le temps, les cercles de ses connaissances s’étaient réduits, la coupant du monde et de la réalité. La retraite l’avait séparée de ses collègues, beaucoup de ses amis étaient morts, et les membres de sa famille ne l’appelaient pas plus d’une ou deux fois dans l’année. Elle vivait donc recluse dans une maison encore plus ancienne qu’elle, consacrant ses journées à imaginer la vie qu’elle aurait pu avoir avec lui. Soixante-huit ans après le drame, Constance pleura devant le portrait de cet homme fier, au menton relevé. Tandis qu’une larme roulait sur sa joue ridée, elle prononça ces quelques mots :

  « Comme j’aurais aimé que nous ayons un enfant. »

Aurélien Poilleaux

 

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17 commentaires

  1. stephane chamak a dit :

    Une nouvelle efficace et surtout bien écrite. Tout est nuance et délicatesse, choix des mots et cela sent bon la relecture (pas de répétition).

    Le suspense – la scène « dramaturgique » dans l’escalier est très réussie – est particulièrement bien rendu (ce qui rappelle et confirme qu’avec du savoir faire et un bon style, on peut créer une tension sur très peu de choses).

    Intéressante réflexion également sur la douleur, qui est un thème à elle seule ; celle qui est visible et foudroyante (la scène de l’escalier) et l’autre d’une violence plus sourde (je ne la dit pas pour ne pas déflorer la fin), mais tout aussi dévastatrice.
    Petit bémol sur le dernier paragraphe, un poil bavard et sur-explicatif à l’image de la dernière phrase qui, à mon sens, ne s’imposait pas (un lecteur attentif, aurait, je pense, vite compris)

    En tout cas, un texte de qualité.

    S.

  2. Aurélien a dit :

    Merci pour ce commentaire, Stéphane!
    Je suis d’accord avec vous, le dernier paragraphe n’apporte pas grand chose au niveau informatif. En fait, je me suis plutôt placé sur le plan strictement émotionnel.
    Pour tout vous dire, cette dernière phrase est celle qui m’a donné l’idée de ce texte. C’est vrai que « j’en rajoute une couche », mais Il me semble que ces derniers mots rendent Constance plus touchante.

    Aurélien

  3. Fanny a dit :

    J’adooooooooooooooore!
    C’est très très bien écrit, et je trouve que tout est bien a sa place, la dernière phrase ne me choque pas, au contraire.
    Après je ne suis pas hyper calée, mais à mon niveau j’ai beaucoup beaucoup aimé.
    Bravo!

  4. dBX a dit :

    Nouvelle efficace, bien écrite, qui titille l’imagination jusqu’à la fin.
    Cette nouvelle est un carreau de chocolat qui m’a fait dévorer la tablette.
    Bravo Aurélien.

  5. Aurélien a dit :

    @Fanny: Merci por ton enthousiasme. Je suis content que ce texte te plaise.

    @dBX: Merci Xavier, la tablette arrive bientôt ! 😉

  6. Pierre a dit :

    Je trouve ton texte très beau. Bravo!

  7. Caroline a dit :

    Bonjour Aurélien,

    je viens de découvrir ce site grâce à High Concept, et j’aime beaucoup le concept.

    En ce qui concerne la nouvelle que je viens de lire, bravo. C’est bien écrit, tout en nuances et en sensibilité, c’est une jolie scène de cinéma, un plan-séquence, on imagine la femme jeune, en construction d’un avenir et on se rend compte qu’elle est toute autre (je n’en dis pas plus…) voire bien plus que ce qu’on voit. (il y a du Hitchcock là-dedans ;-))

    Je vais suivre ce site avec intérêt ! 😉

  8. Aurélien a dit :

    @ Pierre : Merci cousin, c’est sympa !

    @ Caroline : Je ne sais pas si ça se sent dans ce texte, mais incontestablement, Hitchcock, est un metteur en scène que j’aime beaucoup. Pour tout vous dire, Cédric (de High Concept) m’avait également parlé du joli défi de réalisation que représenterait une version court-métrage de ce texte. Il faudrait trouver une astuce dans la mise en image, mais j’avoue que je n’ai pas la solution. Si quelqu’un a des idées…

    Merci pour votre intérêt et votre commentaire !

  9. Caroline a dit :

    Ah ! Ben voilà ! 😉

    Eh bien moi, voici comment je vois ça : On ne verrait pas la tête de Constance, juste ses mains et on suivrait ses actions (la caméra la suivrait), depuis le moment où elle prend le bébé dans le lit jusqu’à celui où elle manque de l’échapper dans l’escalier… Et on la verrait vieillir petit à petit (on verrait ses mains se rider), jusqu’à la fin, où on comprendrait en voyant son visage dans le reflet du portrait de son mari…

    😉

  10. Aurélien a dit :

    Attention, là, on commence à spoiler….

    Votre idée est intéressante, il s’agirait d’une réelle adaptation alors, on s’éloignerait un peu de l’idée de départ. Si j’ai bien compris, elle vieillirait de 60 ans pendant le film alors que l’action serait continue, un peu dans l’esprit de cette publicité CNP des années 90 avec la valse de Chostakovitch, l’enfant qui marche dans la rue et qui devient adulte au fur et à mesure. Pourquoi pas, mais moi je crois que je ferais l’inverse, j’assumerais dès le départ qu’elle est vieille et je cacherais le « bébé ». Il y aurait dès le début un malaise (elle est trop âgée pour s’occuper d’un tout petit), on la verrait galérer dans l’escalier, jusqu’à la fin où on comprend… la fin… Et au son, vous verriez quoi, la voix off de Constance ? un narrateur ? de la musique ?

    🙂

    Aurélien

  11. Pierre a dit :

    Si tu parles de musique, je pense à la 5ème symphonie de Dimitri Chostakovitch qui accompagne la scène mythique du cuirassé Potemkine.
    En lisant ta nouvelle j’ai tout de suite pensé à cet extrait du film et sa musique qui, il me semble, pourrait parfaitement suivre le déroulement de ta scène et les ambiances si précises que tu décrits.

  12. Aurélien a dit :

    Ah ! pourquoi pas 😉

    Je n’avais pas pensé à ça en écrivant, mais c’est bien vu!

    Aurélien

  13. Caroline a dit :

    Voici ce qui irait bien je trouve : http://www.youtube.com/watch?v=ytC5jUBpMls

    (Thème de Sueurs froides par Herrman pour Hitchcock)

    Ou alors beaucoup plus cynique, le thème d’Elephant Man (pour le côté double jeu, double visage) !

    Du classique ! 🙂

  14. julie matignon a dit :

    très bien ficelée cette nouvelle.J’ai un peu souffert..Pourquoi me suis je demandé ne
    s’assied-elle pas sur une marche en attendant
    que la douleur passe?
    Très bien écrite et la chute inattendue comme il
    convient. Bravo Aurélien. Julie

  15. Alruna a dit :

    Je me suis laissée captiver par ce texte et je me suis fait surprendre par « l’effet de surprise ».
    En plus, c’est vraiment bien écrit… Que du plaisir ! Merci.

  16. Annie Perreault a dit :

    Quelle belle nouvelle ! J’ai beaucoup aimé. Les nuances, l’intensité dramatique de l’épisode dans l’escalier (va-t-elle échapper le bébé?), la délicatesse, l’écriture… Merci pour ce beau moment passé à vous lire.
    Je viens de découvrir votre site. Un vrai bijou en soi et un concept très actuel avec l’ère numérique qui a le vent dans les voiles.
    Encore une fois, MERCI.
    Annie du Québec

  17. L'anthologiste a dit :

    @Alruna : C’est toujours un grand plaisir de découvrir des commentaire sympathique comme le votre. Merci beaucoup.

    @Annie: merci également, je suis ravi que ce texte vous ait plu, et très content d’être lu à 5000 km de chez moi ;).

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