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Un plan pas très net

Hervé est un loser de l’amour, un raté du sentiment. Un cas désespéré, jusqu’à ce jour où il trouve une technique implacable pour draguer sur Internet. Un véritable coup de génie !

Cette nouvelle de Catherine Perrot est un extrait du recueil collectif « Histoires à lire dans le bus ».

Durée : 12 minutes environ

 

 

Un loser. En amour, c’est ce que j’ai toujours été et ce que je serai toujours. C’est incurable. Je viens de fiche en l’air le meilleur plan du monde. J’allais conclure avec la plus jolie fille du monde. Disons, avec l’une des plus jolies filles du monde. Bon, disons, avec l’une de ces filles totalement inaccessibles pour moi, avant. Avant que je ne trouve ce plan. Pour une fois que je faisais preuve d’un peu de génie avec les nanas ! Je m’étais étonné moi-même d’avoir imaginé cette combine. À vrai dire, je ne l’ai pas trouvée tout seul. C’est ma mère — et Youki —, qui m’en a donné l’idée.

  C’était lors d’un dîner ennuyeux, chez ma mère. Ennuyeux mais pratique quand on est comme moi célibataire, la trentaine bien sonnée, et qu’on ne sait ni cuisiner, ni même faire marcher la machine à laver, repasser ou plier une chemise. On est bien obligé de rendre visite à sa mère. Ce qui n’est pas très contraignant, puisque j’habite un studio aménagé sous son pavillon.

  Ma mère était une nouvelle fois en train de fumer clope sur clope en déblatérant sur les hommes, sur tout le mal qu’Ils lui avaient fait. Et elle a dit quelque chose du genre :

  « Tu vois, Hervé (Hervé, c’est moi), les hommes ne valent pas grand-chose à côté de quelqu’un comme Youki (Youki, c’est son yorkshire). Youki est fidèle, Youki ne râle jamais, Youki m’aime comme je suis, et crois-moi si tu veux, Hervé, mais Youki me comprend mieux qu’aucun homme ne m’a jamais comprise ! »

  Ce n’était pas la première fois que ma mère me sortait ce genre de… théorie. Je ne saurais dire pourquoi, ce soir-là, ça a fait « tilt » dans mon cerveau. Peut-être parce que j’étais plus seul, plus désespéré qu’à mon habitude… Peut-être aussi parce que je m’étais encore pris un râteau la veille sur un site de rencontres.

  Ces râteaux ont beau être virtuels, ils sont aussi douloureux que les réels. Leur seul avantage est d’être un peu plus économiques : je n’ai pas besoin de payer un verre à la fille ou de l’emmener au restaurant. Cela se passe souvent selon le même scénario : on discute par messagerie instantanée, on sympathise, on se demande nos photos respectives. C’est là que ça se produit : la fille prend conscience qu’elle ne « flashe » pas sur moi, qu’elle ne ressent pas d’attirance, et que « mieux vaut que nous en restions là, Hervé. »

  Je ne suis pourtant pas repoussant. Ma mère m’assure que je suis mignon, que je suis « son gros bébé gourmand ». Parfois, je préférerais être laid. Parce que je suis d’un physique neutre, sans caractère, sans signe particulier. Si ce n’est un léger embonpoint et une calvitie avancée pour mon âge. Mais rien qui accroche, rien dont on se souvienne. Rien qui fasse « flasher » une fille.

 

 

  Bref, ce soir-là, mon état de frustration, sentimentale et sexuelle, ajouté à la bouteille de côtes du Rhône qui avait accompagné le pot-au-feu de maman, avait dû créer les conditions miraculeuses pour que naisse une idée géniale dans mon cerveau : Un grand nombre de femmes devaient penser comme ma mère. Y compris des plus jeunes que ma mère, des plus séduisantes que ma mère. Il existait quelque part un vivier inexploité de femmes célibataires.

  Ces femmes-là ne traînaient pas sur les forums de rencontres : elles ne croyaient plus à l’Amour. Mais elles étaient sur d’autres forums : tout le monde est sur des forums. Moi, par exemple, pour mon métier, je fréquente régulièrement celui des « administrateurs de réseaux pro sous Linux », et pour mes loisirs, je vais  sur « un site d’amateurs d’aéromodélisme ». C’est presque exclusivement masculin.

  Mais j’étais sûr qu’il devait exister, quelque part sur le Net, des forums où je pourrais trouver toutes ces femmes seules, croyant avoir renoncé à l’amour, prêtes, cependant, à tomber dans les bras d’un homme, pour peu qu’il sache les accepter telles qu’elles sont, les aimer et les comprendre. Comme Youki.

  Le soir même, je m’inscrivais, sous le pseudo HervéYouki, sur monptitangedeyorkdamour.com. Dès mon inscription, je bénéficiai d’un succès impressionnant ! J’avais, il est vrai, le privilège d’appartenir à la gent minoritaire du site. En plus, je venais d’enterrer ma mère, d’être quitté par ma femme et je ne pouvais plus compter, désormais, que sur l’amitié et le soutien du seul Youki, le chien de la défunte. Je reçus quantité de messages. C’est fou comme les femmes, même les plus désabusées, se sentent le besoin de materner, de consoler un être qu’elles considèrent comme plus vulnérable qu’elles…

  À peine huit jours après mon inscription, je décrochai un rendez-vous avec une certaine « Nounouche ». Nous devions nous retrouver dans un parc avec nos chiens respectifs, pour une petite promenade à la fraîche, avant, peut-être, d’aller boire un verre quelque part.

  Nounouche sur le forum, c’était Sylvie dans la vraie vie, une grande blonde dont j’avais aperçu la photo sur le forum et qui m’avait paru tout à fait à mon goût. Nounouche était le nom de son yorkshire, une jeune femelle qu’elle avait adoptée quelques mois auparavant. Pour le rendez-vous au parc, j’empruntai Youki à ma mère — non sans difficultés —, et j’optai pour un chapeau afin de dissimuler, au moins dans un premier temps, mon manque de cheveux.

  Sylvie était bien là, à l’endroit indiqué, et elle me vit, — nous vit — arriver, Youki et moi, sans esquisser le moindre mouvement de recul. Mieux encore, elle s’avança vers nous pour nous embrasser et nous présenter sa Nounouche.

  Hélas, dès que Youki fut mis en présence de la petite chienne, il se rua sur elle et entreprit de lui rendre des hommages très appuyés, qui firent pousser d’horribles cris, de surprise ou de douleur, à Nounouche.

  « Hervé, je croyais que ton chien était castré ! Je vois bien qu’il ne l’est pas ! En plus, tu as dit toi-même qu’il n’était pas de pure race ! », me lança Sylvie, soudain très en colère.

  Je me rappelai effectivement avoir répondu, en partie au hasard, à un questionnaire destiné à décrire mon chien. Il est possible que j’aie coché la case « castré » sans m’en rendre compte. Un peu désemparé, et ne sachant pas très bien contenir un chien animé de telles ardeurs, je me mis à gronder Youki en lui disant :

  « Youki, vilain chien, maman va te punir quand elle va savoir ça ! »

  — Mais, Hervé, je croyais que ta mère était morte ! », me lança Sylvie, fort à propos.

  Si j’avais été un mec un peu plus malin, j’aurais peut-être pu dire que j’avais oublié un instant que ma mère était morte, que je n’avais pas encore fait mon travail de deuil, ou quelque chose du genre. Mais ces arguments, je ne les ai trouvés qu’après coup. Sur le moment, je demeurai interdit et baissai la tête, démontrant  ma culpabilité.

  Sylvie prit sa Nounouche dans les bras et partit sans m’adresser la parole. Je suppose cependant que ce qu’elle confia à sa chienne m’était plus ou moins destiné :

  « Tu vois, ma chérie, les hommes, c’est tous les mêmes, des menteurs, des lâches, des obsédés sexuels. On est bien mieux toutes les deux, on n’a pas besoin d’eux ! »

 

 

  Huit jours plus tard, je reçus la facture d’un vétérinaire inconnu pour une interruption volontaire de grossesse pratiquée sur Nounouche. Sylvie avait juste glissé un petit mot, m’informant que j’étais définitivement grillé sur le forum.

  Ça, merci, je m’en doutais ! Je me lamentais sur mon sort dans les rayons du supermarché où ma mère m’avait envoyé acheter des croquettes pour Youki lorsque je repérai l’étalage de nourriture pour chat. Bien sûr ! Ce serait plus simple avec des propriétaires de chats ! On n’emmène pas son chat à un rendez-vous galant.  Cela me permettait d’éviter « l’effet Youki » !

  Il me fallait toutefois une photo de couverture pour le forum. N’ayant pas l’animal à disposition, je choisis une boîte de pâtée sur laquelle le félin me paraissait facilement détourable : grâce à Photoshop, nous allions pouvoir devenir amis…

  Renseignements pris auprès du service consommateurs de la marque de pâtée en question, l’animal était un chat de la race persan chinchilla. Je m’inscrivis donc tout naturellement sur le forum des propriétaires de persans chinchillas.

  À nouveau forum, nouveau pseudo : Hervékiki, mais toujours la même stratégie (gagnante). Au bout de quelques jours, je décrochai un rendez-vous avec une brune piquante répondant au doux pseudo de Harmonieyinyang. Elle n’était pas du genre farouche et me proposa tout de go de venir chez elle, pour passer un moment de « communion féline, intellectuelle et sensuelle ».

  La proposition était alléchante. La réalité le fut un peu moins. Je n’avais sans doute pas suffisamment exploré le profil de Harmonieyinyang. J’aurais appris qu’elle possédait, certes, un persan chinchilla, mais aussi un persan roux, un  persan crème, un persan bleu, un persan fumé, et d’autres encore qu’elle me présenta un à un. Tous des mâles, « pour éviter une dilution des couleurs, car à chaque couleur correspond une énergie vitale distincte », m’expliqua Harmonie qui, en vrai, s’appelait Laurence.

  Ils avaient peut-être chacun une couleur et une énergie distinctes, mais ils possédaient une chose en commun : une forte odeur de pipi, qu’aucun des nombreux bâtons d‘encens que Laurence avait allumés ne parvenait à masquer.

  Dois-je accuser l’encens, le pipi de chat ou encore le mélange d »huiles essentielles avec lequel mon hôtesse avait entrepris de me masser ? Ou peut-être la conjonction des trois ? Toujours est-il que je me mis à éternuer violemment, avant que tout mon corps ne se couvre de plaques rouges et que je ne sente ensuite mon visage devenir chaud et turgescent. Le gros bébé de sa maman venait de se transformer en un monstre rouge et difforme, suffisamment effrayant pour que Laurence prenne l’initiative de me conduire aux urgences — disons à l’accueil des urgences — où elle prit congé de moi en me souhaitant un bon rétablissement.

 

 

  Après trois jours d’hôpital et des injections répétées de cortisone, je finis par retrouver mon aspect ordinaire. À mon retour à la maison, j’étais passablement abattu, prêt à abandonner à d’autres mon idée géniale… Les propriétaires de chiens étaient trop fusionnelles avec leur animal, et les amatrices de félins trop bizarres… Je m’apprêtais à jeter la boîte de pâtée de Kiki à la poubelle lorsque j’eus enfin la véritable illumination : l’étiquette indiquait : « Pâtée au lapin ». Et si j’essayais les propriétaires de lapins ?

  Je les voyais comme des animaux calmes, insonores, inodores et surtout faciles à ranger dans leur cage. Je percevais aussi le côté fragile de ces petites bêtes qui sont habituées à servir de plat de résistance à tout un tas de prédateurs. J’imaginais bien les dispositions psychologiques qui pouvaient conduire une femme à choisir un lapin : une propension à chérir et à câliner un petit être désarmé, un caractère franc et sincère. Ça me paraissait très bien pour moi, tout cela !

  Restait à me trouver un lapin. Heureusement, je suis un gars qui ne manque pas de ressources. Sur leboncoin.fr, je me procurai sans peine, tout près de chez moi, et pour un investissement très modique, le « kit complet » : le lapin, la cage, l’abreuvoir, le foin, le râtelier, le bac à litière et le paquet de granulés. Au pire, dès que je n’en aurais plus l’usage, je pourrais revendre le tout, peut-être même en faisant un petit bénéfice !

  La bestiole s’appelait Quenotte. Le soir même, HervéQuenotte s’inscrivait sur le forum des amis des lapins nains. L’endroit était tout aussi féminin que les deux précédents. J’y connus le même succès. Ce qui facilitait les choses, en plus, c’est que je commençais vraiment à apprécier mon nouvel ami.

  Quenotte était calme, doux, ne me mordait pas, ne me griffait pas. Il était très beau et je crois que cette photogénie contribuait à me mettre en valeur. Du coup, je bombardais le forum de nombreux clichés de nous deux ensemble : lui tout entier tenant dans une seule de mes mains, ou bien sa petite bouille poilue posée tout contre mon crâne, ou encore nos deux bouches, en vis-à-vis, croquant chacune l’extrémité d’une carotte.

  C’était vraiment l’animal idéal : aisé à manipuler, facile à nourrir, silencieux et quasiment sans entretien. Mais ce fut surtout l’animal le plus rentable : grâce à Quenotte, je décrochai un rendez-vous avec Daphnée, une rousse sexy tout en rondeurs, tout en douceur, dotée du plus joli sourire et du plus avantageux décolleté que j’aie jamais vu. Daphnée, c’était la femme de mes rêves, mais en mieux.

 

 

  Après de nombreux envois de messages, au cours desquels nous échangions les facéties de nos petits protégés — le sien s’appelait Biscotte —, Daphnée me proposa de dîner avec elle. Elle avait choisi un bistrot pittoresque de son quartier. Un endroit où je me sentis tout de suite à l’aise : c’était le genre « cuisine de ma mère », l’ambiance y était simple, douce et chaleureuse, comme Daphnée.

  Nous avions pris chacun un apéritif. Je commençais à me sentir vraiment bien avec elle, et à la sentir vraiment bien avec moi. Elle m’avoua, comme je pouvais m’en douter, qu’elle avait connu quelques déceptions amoureuses. Elle pensait ne plus pouvoir accorder sa confiance à un homme et puis, voilà que je lui prouvais qu’ils n’étaient pas tous les mêmes : certains hommes avaient un cœur, étaient capables de se prendre d’affection pour des petites bêtes sans défense et d’assumer toute la responsabilité que représentait l’adoption d’un animal.

  Le serveur qui vint prendre nos commandes s’adressa à nous comme si nous étions un couple de longue date : notre complicité était flagrante et je me pris même à penser que nous pouvions faire des envieux autour de nous. Ce simple dîner m’apparaissait déjà comme un aboutissement, une consécration dans ma vie amoureuse.

  Ma compagne choisit des moules frites. Mais je commis alors la bourde qui ruina à jamais tous mes projets d’avenir avec Daphnée, qui me remit une nouvelle fois en face de ma réalité : avec les filles, je suis un loser. Le serveur se tourna vers moi et me demanda :

  « Et pour vous, monsieur, qu’est-ce-que ce sera ? »

  Et comme un idiot, je lui répondis :

  « Un lapin à la moutarde ! »

Catherine Perrot

Un troisième extrait de « Différentes amours » est disponible gratuitement sur l’application Pause-nouvelle

Illustration : Anne-Cécile Delpeuch

© L’anthologiste. Tous droits réservés.

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12 commentaires

  1. Anne Veillac a dit :

    Merci 🙂

  2. Elodie Berchel a dit :

    Piquant, drôle et la fin est irrésistible !! J’ai adoré !

  3. JP a dit :

    Merci pour cet excellent moment d’originalité et d’humour !

  4. Adèle a dit :

    J’ai passé un excellent moment à découvrir cette nouvelle très rafraîchissante.
    Elle est écrite dans un style très moderne et plein d’humour.
    Bonne continuation.

  5. cassandre a dit :

    Excellente nouvelle et excellent site!!

  6. catherine a dit :

    eh bien, merci beaucoup ^^

    ça fait plaisir d’avoir des retours^^

  7. Tarmoussi a dit :

    C’est agréable à lire! Le texte est fluide et la fin est bien choisie. On ne s’ennuie pas dans la salle d’attente…

  8. Seb a dit :

    Bien rythmé, agréable à lire… on en veut d’autres!

  9. Laurence a dit :

    Je suis assez curieuse de voir cette histoire. Je pense que chaque homme est destiné à une femme. Même si pour certains, le chemin est assez tortueux, au final les âmes sœurs se rencontreront quand même. Est-ce qu’il a fini par trouver l’amour en fin de compte?

  10. Marie-Claire a dit :

    Petit moment très sympa. Le style est simple et enlevé, moderne, c’est tout à fait le genre d’histoire à faire lire à une ado pour lui redonner le goût de la lecture. Comme dirait qui vous savez : Merci pour ce moment !

  11. Cal a dit :

    À mourir de rire, très bien écrit !
    Je vous conseille de persévérer !

  12. JBB a dit :

    J’ai beaucoup ri. J’adore.

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