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5 techniques pour écrire une bonne fin : III Le dévoilement

Si vous avez consulté les précédents billets de la série 5 techniques pour écrire une bonne fin, vous savez déjà ce que sont la révélation et la découverte. Cette fois, je vous propose une nouvelle mécanique que j’ai intitulée le dévoilement.

Le dévoilement

Pour illustrer mes propos, j’ai choisi deux nouvelles que j’aime beaucoup, Le fin mot de Léo P. Kelley, parue dans Histoires à donner le frisson de la collection Hitchcock présente (décidément, ce recueil est le meilleur de la série, si vous ne devez en lire qu’un, c’est celui-là !) et L’arrestation d’Arsène Lupin, de Maurice Leblanc (Je suis un grand fan d’Arsène Lupin, et je vous proposerai bientôt une anthologie de ses meilleures aventures).

Lors d’un dévoilement, l’auteur révèle une vérité essentielle sur le rôle, l’objectif ou le plan du personnage principal, après l’avoir volontairement cachée pendant tout le récit. Cela change radicalement le sens de l’histoire.  Parfois, mais c’est rare, le héros prend conscience de cette vérité en même temps que le public. Le dévoilement repose sur la création d’une illusion. Le lecteur est confronté à une vision incomplète de la réalité et se forge des convictions qui finiront par s’effondrer.

Plus le fossé entre les apparences et la vérité est grand, plus la chute sera efficace. Il convient donc que l’illusion porte sur un élément dramatique (un concept du genre : vous avez cru qu’il portait une chemise bleue, mais en fait, elle était verte… ne fonctionne pas ;).

Voici trois éléments constitutifs du dévoilement :

1) Le mensonge

Les personnages peuvent mentir, mais pas le narrateur. Qu’il soit extérieur à l’histoire (narration objective) ou qu’il en soit le héros (narration subjective), le narrateur ne peut pas mentir au spectateur autrement que par omission, sinon le dévoilement ne fonctionnera pas. Il peut cacher des informations essentielles, mais ne doit surtout pas en donner des fausses. Lorsqu’il comprend qu’il s’est fait avoir, le spectateur est ravi, mais au fond de lui-même, il se sent un peu vexé : « Comment j’ai pu me faire mener en bateau comme ça ? » Il tente alors de justifier son manque de discernement et remonte tout le fil de l’intrigue à la recherche du détail incohérent. Si ce détail existe, le lecteur finira par le trouver et considèrera que l’auteur lui a manqué de respect. L’histoire n’aura plus aucun intérêt.

2) L’incompatibilité apparente

Le dévoilement est une surprise. Son efficacité se mesure directement au niveau d’étonnement qu’il génère. Un bon dévoilement repose donc sur une information que le spectateur n’a pas anticipée. Cette information doit concerner un élément à priori incompatible avec la réalité apparente. Voici quelques exemples de combinaisons apparence-vérité efficaces :

  • L’action du personnage & son objectif. On pourrait appeler ça le plan caché : l’enquêteur récolte des indices… pour protéger l’assassin, le témoin coopère… pour cacher sa culpabilité, Un homme se fait détester… par amour.
  • L’action du personnage & sa nature ou son état : Un mort qui agit comme un vivant, un enfant comme un adulte, un animal comme un humain, une femme comme un homme, un génie comme un demeuré, un fou comme un héros fantastique…
  • Le rôle apparent & le rôle caché : Le rôle peut être l’implication ou la fonction du personnage dans l’intrigue ou son rapport avec l’antagoniste. Il ne s’agit pas d’une double casquette, mais de deux casquettes qu’on ne devrait, à priori, pas pouvoir porter en même temps. Le rôle apparent peut être réel ou simulé : l’assassin est également le flic, l’amoureux est également le frère, la victime est en fait l’instigateur…

Ces incompatibilités apparentes peuvent se mélanger.

3) La double justification.

Un dévoilement nécessite deux justifications : pourquoi ne pas avoir donné l’information essentielle plus tôt ? et pourquoi la donner à la fin ? Le lecteur n’apprécie pas d’être manipulé gratuitement.

En règle générale, le narrateur ne donne pas l’information essentielle pour l’une des trois raisons suivantes :

  • parce que le protagoniste est en permanence entouré de personnages à qui il doit cacher cette information (un enquêteur entouré de ses collègues qui est en fait le criminel recherché).
  • parce que le narrateur-protagoniste n’a lui-même pas conscience de cette information (En fait, tu es mort !).
  • parce que  l’information pourrait sembler évidente ou inutile : (inutile de vous dire que je suis un enfant, vous le voyez bien).

L’information est ensuite donnée à la fin de l’histoire, le plus souvent, c’est justifié par l’arrivée d’un nouveau personnage qui apporte un changement de point de vue ou un témoignage.

Une stratégie différente, parfois complémentaire, et qui ressemble à un gros clin d’œil au spectateur, consiste à construire une intrigue logique et cohérente pouvant se passer complètement du dévoilement : Le fin mot de Léo P. Kelley, repose sur une intrigue qui aurait fonctionné sans le dévoilement final. Dans cette nouvelle, le narrateur entreprend de raconter l’histoire qui l’a conduit dans le couloir de la mort : Il a toujours été amoureux de Susan. Elle a toujours été proche de lui. Il a eu le cœur brisé quand elle s’est mariée. Ils ont entretenu une relation ambiguë : elle a accepté sa proposition de partir avec lui une semaine à Venise, mais lui a toujours répondu qu’il était bête quand il lui disait qu’il l’aimait. Les mois qui ont suivi le décès du mari de Susan les ont rapprochés, mais, un soir, elle lui a appris qu’elle allait se remarier, et il est devenu fou. Le jour du mariage, il l’a attendue devant l’église, l’a tuée avec une carabine puis a emporté son corps sur le toit d’un immeuble où les policiers l’ont finalement arrêté. Cette histoire tient la route, une femme manipulatrice a joué de ses charmes pour se garder la proximité et les faveurs d’un prétendant. Quand il a pris conscience qu’elle le prenait pour un imbécile, il l’a tuée. Dernière phrase de l’histoire : Le narrateur demande aux policiers de ne pas laisser le corps de Susan trop longtemps sur le toit, le policier lui répond : « Dès qu’on vous aura fait sortir d’ici, on emportera le corps de votre sœur ». Et bing !

Exemple de dévoilement :

C’est dans L’arrestation d’Arsène Lupin de Maurice Leblanc qu’apparaît pour la première fois l’un des personnages les plus célèbres de la littérature française. Cette nouvelle date de 1905. Elle a donc perdu une bonne partie de son originalité initiale. Elle reste néanmoins exemplaire, ne serait-ce que sur le plan technique :

Le commandant d’un transatlantique reçoit le message télégraphique suivant : « Arsène Lupin à votre bord, première classe, cheveux blonds, blessure avant-bras droit, voyage seul, sous le nom de R… ». La communication est coupée à cause d’un violent orage. Le narrateur est l’un des passagers qui apprennent la nouvelle. Il participe à l’enquête collective qui mène à un homme appelé Rozaine. Rozaine est alors emprisonné, mais des bijoux sont volés, ce qui le disculpe. Le doute subsiste malgré tout, mais on finit par le retrouver pieds et poings liés sur le pont, ce qui semble l’innocenter définitivement. Mais, et c’est là toute la magie du personnage, « avec Lupin, on ne sait jamais ! » Le bateau finit par arriver aux États-Unis, l’inspecteur Ganimard attend sur la passerelle pour coffrer le voleur. Chaque passager passe devant lui pour quitter le navire, et c’est finalement le narrateur qui est arrêté, c’est lui Arsène Lupin.

Le mensonge : À la première lecture, on pourrait penser que le narrateur est malhonnête. En effet, il parle de lui (Arsène Lupin) à la troisième personne, ce qui est peu courant. De plus, en dehors des dialogues et du rôle qu’il joue vis à vis des autres passagers, le narrateur ment au lecteur : « j’aurais voulu savoir quelque chose », « je sentis un petit choc », « j’observais Rozaine, sombre et opiniâtre, et je songeais au double rôle que tenait sans doute ce curieux personnage », ou encore « on vivait dans l’attente anxieuse d’un malheur ». Le narrateur n’a pas ressenti ces émotions. Il ment donc. Pourtant, cela fonctionne grâce à une astuce dans la narration :

Contrairement à ce que l’on croit jusqu’à la fin, le narrateur (Arsène Lupin), ne s’adresse pas au lecteur, mais à son biographe (Maurice Leblanc), qui rapporte ensuite les propos de Lupin le plus fidèlement possible. Or, dès le début de l’histoire, Maurice Leblanc connaît l’identité du narrateur, puisqu’il l’a en face de lui. Lupin raconte donc son histoire de cette façon parce qu’il aime se mettre en scène, et parce qu’il sait que son interlocuteur goûte l’ironie de son récit. Sans cette phrase « C’est ainsi qu’un soir d’hiver, Arsène Lupin me raconta l’histoire de son arrestation » toute cette nouvelle ne serait que crapulerie, alors qu’elle est brillante, bien qu’un peu éculée.

L’incompatibilité apparente : Rôle apparent et rôle réel : le narrateur ne semble pas pouvoir être le coupable puisqu’il est l’enquêteur.

La double justification : L’histoire est racontée du point de vue d’un personnage qui semble être le narrateur et qui sait que son interlocuteur réel (Maurice, le véritable narrateur), connaît la vérité. Il n’a donc pas besoin de la préciser, et se permet même un ton ironique.

Il raconte l’histoire dans l’ordre chronologique, il est donc normal qu’elle aboutisse au dévoilement qui la conclut. L’histoire se termine par l’arrivée d’un nouveau personnage (Ganimard) qui connait la vérité, et par un changement de narrateur.

Conclusion :

Le dévoilement est certainement la fin la plus spectaculaire, et c’est, d’après moi, celle qui convient le mieux au format court parce que c’est celle qui va le mieux surprendre le public sans manquer d’enjeu et sans soulever des questions de logique ou de cohérence. Plus l’histoire est courte, plus la fin doit être cinglante (dans une blague, peut-être la forme de récit la plus courte il n’y a pratiquement que la chute qui compte). En effet, un roman permet, par sa longueur, de créer une intimité entre le personnage et le lecteur. Sans un bon climax, le lecteur se dira qu’il est un peu déçu par la fin (sans forcément être capable de dire pourquoi), mais il aura tout de même passé un bon moment en agréable compagnie. Dans une nouvelle, nous avons trop peu de temps pour créer ce lien. Le lecteur attend une chute. Un dévoilement original, honnête et surprenant est une outil redoutable pour le satisfaire.

Dans le prochain billet de la série, nous verrons ce que j’ai appelé le rebondissement moral.

L’anthologiste

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1 commentaire

  1. Emmache a dit :

    Excellents ces conseils qui donnent une trame solide. Merci beaucoup.

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